Syndicat des
enseignantes et enseignants
du Cégep de Rimouski
Centrale des syndicats du QuébecFérération des enseignates et enseignats de CEGEP

De l’enfer : l’histoire (et la recette) du sucre à la crème du réveillon du SEECR

Hugo Boulanger, responsable de l’application de la convention collective 1 et du sucre à la crème

Trois semaines avant le congé des Fêtes. L’équipe de l’exécutif du SEECR se réunit afin de trouver une idée pour une activité de fin d’année. Tempête d’idée. Quelqu’un mentionne une thématique de réveillon kitch. Là, ça part : céleri/fromage jaune-orange salé, pain-sandwich, marinades, tartinades avec olives vertes, ‘tites saucisses dans le bacon (on a même pris le temps de débattre de la prononciation la plus appropriée : sOUcisses ou sÔcisses), crudités, etc. Toutes des affaires que nous devrons cuisiner pour les membres. Engagez-vous, qu’y disaient…

Stratégiquement, je ne dis pas grand’chose en espérant n’avoir qu’à acheter les chips… Puis, on voit clair dans mon jeu et on me demande si je veux m’occuper du dessert. Sans réfléchir, et surtout très confiant, je dis : « Sucre à la crème! J’connais une recette infaillible au micro-ondes! »

Bra-vo.

Ça fait 20 ans que j’ai fait du sucre à la crème de cette façon. En sortant de la réunion, le doute s’installe. Si je le manque? Ou mettons qu’y goûte pas bon? Quossé j’fais?

Re-bra-vo.

Ça m’apprendra… En arrivant à la maison, je décide d’appeler mes parents en renfort.

« Allo? » Je tombe sur mon père, tant mieux, c’est lui qui cuisine chez nous. Mais d’un autre côté, les desserts, c’est plus le département de ma mère.

— Salut vieil homme! 

Je vous épargne le bla-bla habituel. Allons à l’essentiel. 

— Heille, t’as pas ça, toi, par hasard la recette du sucre à la crème au four à micro-ondes, tsé celle que je faisais quand j’habitais encore à maison? C’est pour un party syndical… 

— La recette de ta grand-mère? Facile. 1 tasse de suc’ blanc, 1 tasse de suc’ brun pis 1 tasse de crème 35 %. Tu sacres tout ça au micro-ondes pour 10 minutes, me semble. Oublie pas de mettre des noix dedans. Des noix de Grenobles, là.

— Pops, on met pus ça, des noix, dans des plats communautaires en 2019. Ça pourrait tuer quelqu’un… 

— Bin j’en mangerai pas de ton suc’ à crème debord. 

— C’pas grave, c’est pas pour toi anyways… Merci pour le tuyau, j’vais aller acheter ça. Dis bonjour à mouman pour moi! 

Là, deux jours avant l’événement, j’arrive chez nous, je néglige ma femme et mes enfants, pis je m’enligne sur une première batch de sucre à la crème. Je mets les ingrédients dans ma grosse tasse en Pyrex pis je place le tout au micro-ondes pour 11 minutes. Je sais, le père a dit 10 minutes, mais je suis un rebelle. Ça sent bon. Les enfants deviennent achalants. Ils ont senti le sucre et ils n’arrêtent pas de me tourner autour. Du suuuuuuuc’!. Ils lèchent le moindre ustensile que j’ai pu utiliser en quête de leur dose, et je soupçonne mon plus vieux d’avoir fait une ligne de sucre blanc. 

Ça sonne, c’est prêt.

Utilisant le prétexte de manipuler du sucre en fusion susceptible de les défigurer, je réussis à éloigner un peu les flos pour la suite des opérations. J’ai pris soin de remplir mon évier avec de l’eau et j’y dépose mon plat brûlant. Une cuillèrée de beurre et je commence à mélanger. C’est chaud. Trop chaud j’pense. En 5 secondes environ, mon mélange se transforme spontanément en poudre. Comme si le sucre, désirant revenir à son état primaire, avait fait sa p’tite affaire sans vraiment avoir demandé mon avis là-d’ssus. Je gratte ma tasse de Pyrex et je garde le sucre nouvellement formé pour une utilisation ultérieure. Je me dis que ça sera bon, saupoudré sur de la crème glacée ou quelque chose de même. Y est encore dans mon frigo, je n’y ai pas touché depuis…

Fort de cette expérience, je me réessaye. Cette fois, j’y vais pour 10 minutes au micro-ondes et un temps minimal de brassage après coup. Les enfants sont toujours aussi tannants et me tournent autour. J’ai chaud pis je commence à me dire que je ne vais peut-être pas réussir… Je verse le tout dans mon moule beurré juste après avoir ajouté quelques gouttes d’une essence de vanille que j’ai achetée au Marché du Monde. La vanille n’est pas brune comme d’hab. Est transparente pis quand je goûte au mélange, chus pas impressionné… 

Ark.

En plus de goûter un peu chimique, le sucre à la crème ne prend pas et se sépare gentiment en deux phases… Là j’me tanne et j’appelle la grand-mère.

« Bonjourrrr? » 

Elle roule ses « r », elle est originaire de Percé et a un léger accent. C’est subtil…

— Allo Maman Claire (oui, chez nous on n’a pas le droit de dire grand-maman ou mémé, ça fait trop vieux…), c’est ton petit-fils préféré à l’appareil…

J’me trouve comique.

— Kevûn?

Asti. Kevûn, c’est mon cousin taré qui se prétend être un citoyen-souverain, dont l’argumentaire est tellement puissant que la dernière fois qu’il a croisé une police, bin y s’est fait taser pis mettre en dedans… Asti. Kevûn, le petit-fils préféré. Au moins je suis fixé.

— Euh… non, c’est Hugo… J’aurais besoin de tes conseils sur ta recette de sucre à la crème.

— Hon… Ça fat une bonne secousse que t’as pas appelé. C’est plésant que tu m’appelles quand t’as bésoin d’aide. Vas-tu danser à souère, quoi?

— Nenon, c’est pour une fête au travail. 

Je ne me risque pas à lui raconter mon rôle exact dans l’organisation syndicale. Je crois qu’elle pense que j’enseigne les maths au secondaire… Là, je lui raconte mes mésaventures avec les deux premières batchs

— As-tu pris de la crème à cuisson?, me demande-t-elle.

— Non, de la champêtre…

— C’pour ça que ça sépare… Vas-tu danser à souère?

— Non Maman-Claire (soupir). Comment ça que ma première batch s’est transformée en poudre, debord?

— C’est pass’que tu dois le brâsser au méyeu. Ton mélange état trop chaud. Tu mets 5 menut’ au micro-ongues, tu brâsses, pis tu remets un aut’ 5 menut’. Faut brâsser dans l’eau fouède-fouède-fouède. Plusse tu brâsses, plusse ça devient granuleux. Oublie pas les noix sinon ton pére voudra pas en manger.”

— Parfait, j’vais pas oublier. 

Je n’ose pas lui redire que c’est pour le travail…

— Vas-tu danser à souère, finalement?

— Peut-être bin que oui... (J’ai besoin d’une bière…) Merci Maman Claire, à la prochaine chicane pis reluque pas trop les vieux, là!

— Salut mon mordi tannant! (A veut pas dire des mots d’église comme « maudit… »)

Bon. Je suis rassuré. Je ne prenais pas la bonne crème pis assurément pas la bonne vanille non plus. Aucun rapport avec le manque de talent. Je m’en vais au dépanneur pour rectifier le tir. Heureusement, j’avais acheté du sucre en masse. En revenant à la maison, je me demande comment remonter dans l’estime de ma grand-mère et déloger mon tarla de bandit de cousin.

Troisième essai. Je commence par caler la première des six bières que j’ai achetées au dépanneur. Je ne voulais pas que la ’tite madame du dép me juge parce que j’achetais juste de la vanille pis de la crème, faque que j’ai acheté de la bière, des cigarettes pis un Photo-Police. 6 minutes au micro-ondes. Je me trouve bum (ou épais, c’est selon). Je brasse selon les instructions (bum au cœur tendre finalement). Je replace le tout au four pour 6 autres minutes. Cale une deuxième bière. Ça sonne. J’ai la paix : j’ai branché les flots sur la télé. Plongeon dans l’eau glacée et je brasse comme s’il n’y avait pas de lendemain. J’ajoute une cuillère de beurre, un peu de vanille. Brune cette fois. Le brassage, c’est fatigant. C’est long. J’ai mal à l’épaule. Je commence à comprendre pourquoi ma grand-mère était en forme de même… Une batch de sucre à la crème par semaine, et Arnold peut bin aller se rhabiller… Je verse le tout dans mon moule en omettant les noix (désolé pôpa). Y est juste parfait. Granuleux, pas crémeux, juste comme je l’aime. Je l’appelle « sucre à la crème Fitzgibbon » en l’honneur des granules.

J’en fais une autre batch. Réussie, elle aussi. Deux autres bières derrière la cravate. Je profite du fait que les enfants ont les yeux rivés sur la télé (je leur rappelle de cligner des yeux de temps à autre) pour placer mes moules au frigo et faire comme si rien ne s’était passé. Je ne sais pas trop si c’est la bière ou la fatigue accumulée, mais c’est tellement beau que j’en ai la larme à l’œil.

Le lendemain, j’emballe le tout amoureusement dans une belle boîte en métal en prenant un soin méticuleux de ne pas partager avec la famille. Ils mangeront celui en deux phases qui goûte un peu chimique. Je me dis que si ça ne les tue pas, ça les rendra plus forts.

Je glisse dans l’entrée et je manque tout sacrer à terre. Je pense m’être déplacé une vertèbre, mais je réussis à garder la boîte dans mes mains. 

Le sucre à la crème a fait du feu au party finalement. Deux jours plus tard, il n’en restait plus un morceau. Quand même, il y avait comme 100 morceaux. J’espère que tu y as goûté parce que je ne suis pas sûr que je vais en refaire avant 20 ans.