Syndicat des
enseignantes et enseignants
du Cégep de Rimouski
Centrale des syndicats du QuébecFérération des enseignates et enseignats de CEGEP

Le cégep en français. C’est urgent!

Alain Dion, enseignant de cinéma

Depuis quelque temps, il ne se passe pas une semaine sans qu’on voie apparaître dans les médias une nouvelle, une lettre ouverte, une chronique ou un éditorial signalant l’urgence d’intervenir afin de freiner l’anglicisation du réseau collégial. 

Bon nombre d’études publiées au cours des derniers mois ont d’ailleurs sonné l’alarme en démontrant à quel point l’augmentation du nombre d’étudiantes et d’étudiants francophones et allophones dans les collèges anglophones était inquiétante. Selon le chercheur Frédéric Lacroix, dans son livre Pourquoi la loi 101 est un échec, à Montréal seulement, les plus récentes données du ministère de l’Enseignement supérieur indiquent que près de 50% des personnes inscrites aux études collégiales préuniversitaires se retrouvent dans les cégeps anglophones. Conséquence : certains collèges francophones peinent à recruter, ce qui fragilise d’autant leur offre de programmes d’études. Plusieurs cégeps ont déjà dû suspendre ou fermer des programmes, faute d’atteindre un nombre suffisant d’inscriptions. Le réseau collégial francophone est donc mis à mal, pendant que les collèges anglophones montréalais débordent littéralement.

Le débat a pris une tournure encore plus surprenante ces dernières semaines avec l’annonce du Gouvernement du Québec d’investir 100 millions de dollars dans l’agrandissement du Dawson College à Montréal. Cette institution qui accueillait déjà 7900 étudiantes et étudiants en 2019 — dont plus de 60% ne sont pas de langue maternelle anglaise — pourrait maintenant voir sa capacité d’accueil augmenter de plus de 800 nouvelles places. Il est ahurissant de constater que pendant que le réseau collégial francophone voit sa population étudiante s’atrophier, le gouvernement Legault précipite son déclin en finançant l’expansion d’un établissement anglophone dont la croissance repose sur le recrutement d’étudiantes et d’étudiants francophones et allophones. D’un gouvernement qui se targue sur toutes les tribunes d’être le valeureux défenseur de la langue française, on aurait apprécié un minimum de cohérence et de décence.

Prendre acte et position

Des voix s’élèvent présentement un peu partout au Québec pour demander qu’un coup de barre soit donné afin de freiner cette anglicisation du réseau collégial. Il est en effet très préoccupant de constater que nous finançons collectivement des établissements d’enseignement qui favoriseront à terme l’anglicisation d’une partie de notre jeunesse. De plus, afin de séduire ces milliers d’étudiantes et d’étudiants francophones et allophones, certains cégeps sont tentés de développer différentes « formules innovantes » comme les DEC bilingues, par exemple. Loin de favoriser la valorisation de nos institutions francophones, ces différents projets ne font qu’accentuer la dérive du réseau francophone.

Comment par ailleurs ne pas s’inquiéter lorsqu’on constate que la fréquentation d’un cégep anglophone mène ces milliers de jeunes à poursuivre leur parcours scolaire dans des universités anglophones? Comment ne pas se désoler à l’idée qu’un jour, ces jeunes adultes considéreront normal de travailler en anglais au Québec? Qu’ils consommeront la culture anglaise, qu’ils penseront le monde en anglais? Poursuivre sur une telle voie, c’est non seulement fragiliser le réseau collégial francophone, c’est plus dramatiquement contribuer au recul du français dans toutes les sphères d’activités de la société québécoise!

Le SEECR a toujours milité pour la défense du réseau collégial. Lors de notre prochaine assemblée générale, il serait opportun de prendre position contre cette anglicisation du réseau, plus particulièrement contre ce projet d’engloutir 100 millions de dollars dans l’agrandissement du Dawson College.

La nuisance de la Fédération des cégeps

Depuis le début de ce débat sur l’anglicisation du réseau collégial, s’il est un acteur qui constitue une véritable nuisance, c’est bien la Fédération des cégeps. Malgré toutes les études documentant la situation, cette association patronale représentant les directions de cégeps refuse non seulement de reconnaître le problème, mais elle s’oppose à toute mesure visant à freiner cette saignée étudiante vers le cégep en anglais alors même que des cégeps francophones sur l’île de Montréal en paient le prix.

Bernard Tremblay, le président-directeur général de la Fédération des cégeps, semble lui-même totalement rompu à l’idée de laisser aller le développement de l’enseignement collégial en anglais. Il y a deux ans, il s’emballait à l’annonce de l’ouverture éventuelle d’un campus bilingue dans l’ouest de Montréal1. Plus récemment, il soutenait que les étudiantes et étudiants allaient fuir le Québec vers l’Ontario si le Gouvernement du Québec agissait afin de limiter l’accès aux cégeps anglophones2. On se croirait revenu à l’époque des campagnes de peur des fédéralistes des années 1970 qui annonçaient la fuite des capitaux et des anglophones si le Québec devenait indépendant. Et cet homme parle au nom des 48 directions de cégeps… Avec de tels défenseurs du réseau francophone, nul besoin de fossoyeurs.

En 2018, dans une lettre ouverte intitulée « La Fédération des cégeps démissionne aussi devant l’anglais », l’ancien directeur général du Cégep Gérald-Godin fustigeait les positions anglomanes de la Fédération des cégeps en soulevant entre autres cette question : « Le groupe linguistique minoritaire au Québec et majoritaire en Amérique du Nord (98 %) aurait-il donc plus de pouvoir d’influence sur une fédération qui compte 43 cégeps francophones parmi ses 48 membres? Certains se demanderont certes si le groupe majoritaire de ces institutions d’enseignement supérieur souffre du complexe du colonisé3. » On ne saurait mieux dire en guise de conclusion.

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Notes

  1. Isabelle Porter, « La Fédération des cégeps “emballée” par l’idée d’un collège bilingue », Le Devoir, 3 mars 2020, https://www.ledevoir.com/societe/education/574071/titre-cegep-bilingue-un-projet-emballant-dit-la-federation-des-cegeps (page consultée le 18 mars 2021).
  2. Hugo Lavallée et Alex Boissonneault, « Vers un contingentement des places dans les cégeps anglophones du Québec? », Radio-Canada, 18 février 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771617/contingentement-places-cegeps-anglophones-quebec-education (page consultée le 18 mars 2021).
  3. André Campagna, « La Fédération des cégeps démissionne aussi devant l’anglais », Le Devoir, 21 juin 2018, https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/530804/lettre-la-federation-des-cegeps-demissionne-aussi-devant-l-anglais (page consultée le 18 mars 2021).