L'image, la représentation et la censure

Jean-Nicholas Audet, enseignant au Département de philosophie

 

Lors du dernier processus menant à la finale locale de cégep en spectacle, un groupe d’étudiant.es, qu’il n’est pas nécessaire de nommer ici, s’est vu refuser le droit de présenter une chanson par la direction adjointe à la vie étudiante, car cette chanson était vulgaire et contenait des paroles violentes, mais sur un ton humoristique et n'était ni dirigée vers une personne en particulier, ni vers aucun groupe. Ils et elles ont accepté de changer leur chanson et l’histoire n’a pas fait de vagues. Néanmoins, quelques collègues et moi nous sommes montrés inquiet.ètes après avoir eu vent de cette décision. Pour quelles raisons avait-on décidé de censurer? Y avait-il eu discussion avec les étudiant.es? De quoi avait-on peur? Deux collègues et moi avons donc d’abord rencontré les étudiant.es concerné.es et par la suite, la direction adjointe à la vie étudiante afin d’y voir un peu plus clair et de comprendre les raisons ayant mené à ce refus. 

Au fil de la discussion, certaines idées ont émergé et méritent à mon sens notre attention. La première idée est qu’il semblait évident que les paroles de la chanson censurée auraient pu choquer des personnes du public et qu’il serait préférable, dans le cadre de Cégep en spectacle, de ne pas choquer ou secouer un public qui n’est peut-être pas avisé qu’une telle chose puisse se produire. L’autre idée qui m’a paru pertinente à questionner est celle selon laquelle, lors d’une participation à un concours, les étudiant.es représentent le cégep, ce qui fait que leur performance est associée à l’image du cégep lui-même. Le fait qu’un numéro soit vulgaire, par exemple, impliquerait dans l’esprit de certain.es que le cégep endosse cette vulgarité, ce qu’on souhaiterait éviter. Ces deux idées sont reliées et j’aimerais vous présenter deux manières opposées de les aborder, à savoir celles des philosophes Thomas Hobbes (1588-1679) et Hannah Arendt (1906-1975). En un sens, on se demandera si les étudiant.es représentent le cégep ou si c’est le cégep qui est représenté par les étudiant.es.

Commençons par réfléchir à ce que signifie « représenter ». Pour Hobbes, l’autorité politique, incarnée ici par la direction du cégep, représente le peuple. Il ne faut pas voir dans cette idée le sens qu’on donne à la représentation du politique de nos jours. Dans une perspective de démocratie représentative, l’autorité politique est supposée parler en tant que porte-parole du peuple et de traduire sa volonté. Dans la pensée de Hobbes, une telle chose serait absurde, car le peuple n’est pas homogène et n’a donc pas une volonté unique dont une institution pourrait se faire la porte-parole. Pour lui, la politique est plutôt le processus par lequel on fait passer la multiplicité des volontés à une seule. Cette unité devient alors une fiction, car le Léviathan, c’est-à-dire la figure qui incarne le pouvoir politique chez Hobbes, invente ce qu’est le peuple; il ne décrit pas ce qu’il est réellement. Ainsi, le Léviathan représente le peuple au sens où c’est en regardant le Léviathan, de la même manière qu’on regarde un.e acteur.trice faire une représentation sur la scène d'un théâtre, qu’on apprend ce qu’est le peuple. La métaphore de l’acteur.trice est utilisée par Hobbes lui-même pour illustrer le fait que le Léviathan fait la représentation de ce qu'est le peuple. Pour le philosophe, l’unité du peuple est une fiction construite par le Léviathan pour assurer la paix dans la société. L’unité du peuple, ou du cégep dans le cas qui nous concerne, est jugée comme artificielle par Hobbes et doit être forcée et imposée. L’idée sur laquelle repose cette conception de la politique est qu’on a besoin d’une forme d’autorité qui soit supérieure à chacun.e afin de veiller à la sécurité de tou.tes.  Cette conception de l’autorité repose sur le présupposé que si on laisse les individus agir librement, leurs actions menaceront inévitablement les autres et il faut donc les encadrer afin d’éviter les heurts. Il semble que ce soit cette vision qui a été mobilisée pour prendre la décision ayant mené à interdire au groupe d’étudiant.es de présenter la chanson censurée. On craint que le fait d’être exposé à cette chanson puisse être choquant ou blessant pour certaines personnes du public et afin de les protéger, on vient brimer la liberté artistique. Hobbes dirait ici que la direction adjointe a agi en bon Léviathan et de bonne foi. Personne n’a ici abusé de son pouvoir et la décision était bien intentionnée. On crée une fiction -et il ne peut s'agir que d'une fiction- représentant l’ensemble du groupe et on force le groupe à correspondre à cette fiction. Ainsi, quand un.e étudiant.e du cégep participe à une compétition, il doit représenter le cégep, c’est-à-dire qu’il doit correspondre à la fiction créée par le cégep. Cette fiction, pour utiliser le vocabulaire contemporain, correspond à l'image du cégep, c'est-à-dire à l'image fictive que l'institution a créée pour se représenter.

Qu’est-ce qu’Hannah Arendt répondrait à cela? Elle condamnerait certainement la peur mise de l’avant par Hobbes et surtout la volonté de contrôle qu’elle reproche à l’Anglais et, en général, aux philosophes qui l’ont précédée. Cette critique est fondée sur l’idée qu’avec la fiction mise de l’avant par Hobbes, on traite les humains comme des objets et non comme des humains. Pour reprendre le vocabulaire d’Arendt, on cherche à fabriquer des humains, à faire une œuvre avec eux et non à permettre ce qu’elle appelle l’action, nous y reviendrons. Dans une œuvre, on veut présenter un résultat déterminé à l’avance, de la même manière qu’une artiste imagine d’abord dans son esprit la forme qu’elle veut donner au bloc de marbre qu’elle s’apprête à sculpter. En cherchant à contrôler les autres, et la censure provient évidemment d’une volonté de contrôle, on prive les individus de la possibilité de vivre une vie pleinement humaine. Pour Arendt, une vie pleinement humaine doit répondre à trois conditions, à savoir la vie elle-même, l’appartenance à un monde humain et la pluralité. C’est de la condition de pluralité dont il sera ici question. La pluralité se définit par le fait que tous les humains sont différents. Toutefois, Arendt apporte une nuance intéressante qui est un peu contre-intuitive, mais pertinente pour analyser notre situation. Pour elle, la pluralité n’est toujours qu’en puissance, que potentiellement présente, c’est-à-dire que pour qu’elle puisse réellement exister, il faut des actions pour la faire naître. Sans action, au sens technique que donne Arendt à ce concept, pas de pluralité et donc pas de vie pleinement humaine. L’action, pour elle, est le fait de dévoiler notre identité. La philosophe parle de « dévoiler » notre identité et non de « montrer » ou de « construire » notre identité. Ce dévoilement présuppose, pour elle, que nous ne connaissons pas nous-mêmes notre identité avant de la dévoiler devant les autres dans l’espace public. « La parole et l'action révèlent cette unique individualité. C'est par elles que les hommes se distinguent au lieu d'être simplement distincts; ce sont les modes sous lesquels les êtres humains apparaissent les uns aux autres, non certes comme objet physique, mais en tant qu'hommes. Cette apparence, bien différente de la simple existence corporelle, repose sur l'initiative, mais une initiative dont aucun être humain ne peut s'abstenir s'il veut rester humain. » L’initiative dont parle Arendt correspond à la tentative de faire quelque chose de nouveau, une action. « C'est par le verbe et l'acte que nous nous insérons dans le monde humain, et cette insertion est comme une seconde naissance dans laquelle nous confirmons et assumons le fait brut de notre apparition physique originelle. » La censure s’oppose à cette insertion dans le monde. La ligne éditoriale de cégep en spectacle (une telle chose semble exister) ou « l’image du cégep » sont quelque chose de décidé à l’avance par des personnes en position d’autorité et qu’on viendra par la suite imposer. L’action devient donc impossible, la pluralité est ainsi niée, et, par la même occasion, notre humanité. Pour Arendt, il faut utiliser la puissance dans nos relations avec les autres et non la force. « La puissance n'est actualisée que lorsque la parole et l'acte ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler des intentions, mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire, mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles. » Pour Arendt, on peut conclure que c'est le cégep qui devrait être représenté par les étudiant.es. L’image réelle du cégep ne peut pas être construite à l’avance, mais doit être dévoilée à travers les actions de ceux et celles qui composent notre institution.

 

Si pour Hobbes, le rôle du Léviathan prenait le théâtre pour modèle, pour Arendt, l’action se placerait plutôt du côté de l’improvisation : on entre en relation avec l’autre sans savoir ce qui se passera, sans connaître le résultat à l’avance. On fait ainsi preuve de puissance, car on amène l’autre à agir avec nous, sans pour autant lui imposer notre vision. Il y a interaction : les joueur.euses s’influencent mutuellement et laissent la pluralité exister. Pour Arendt, c’est la peur qui nous amène à vouloir contrôler, à passer de la puissance à la force et à nous replier sur une conception hobbésienne de la représentation. Il faut du courage pour agir et pour laisser agir et elle nous invite à revaloriser cette vertu. 

On en vient donc à dégager deux manières de comprendre le concept d’« image du cégep ». D’un côté, en s’inspirant de Hobbes, on y voit une fiction créée par l’autorité et à laquelle il faut se conformer afin d’assurer la paix sociale et la sécurité de chacun.e. De l’autre, avec Arendt, si on veut respecter les conditions faisant qu’une vie sera pleinement humaine, il faut concevoir cette image comme le résultat imprévisible de l’action, comme ce qui sera dévoilé quand les individus auront utilisé la puissance pour agir ensemble. Pour Arendt, citant Démocrite lorsque celui-ci parle de l’importance de la polis, c’est-à-dire de la cité, comme lieu de délibération et d’échanges entre personnes égales, « Tant que la πόλις/polis est là pour inspirer aux hommes l'audace de l'extraordinaire, tout est en sûreté; si elle périt, tout est perdu.»