Syndicat des
enseignantes et enseignants
du Cégep de Rimouski
Centrale des syndicats du QuébecFérération des enseignates et enseignats de CEGEP

Brille, ma fille, mon gars, brille!

François Delisle, enseignant en Philosophie

J’écris ce texte en attendant le retour de mon amoureux.

Que de chemin parcouru dans l’émancipation des gays et lesbiennes pour que je puisse écrire cela dans un média publié dans mon lieu de travail sans crainte de sanction! Que de luttes menées pour arriver à cela! Depuis les émeutes de Stonewall à New York en 1969 où la communauté gaie, lesbienne, bi, trans et queer s’est soulevée dans une série d’émeutes pour réclamer la fin de la violente répression policière et du harcèlement systématique, en passant par l’abrogation des lois criminalisant la sodomie au Canada dans les années 80 et la crise du sida, puis par la lutte des trans pour leur reconnaissance et l’assouplissement des normes de genre des dernières années, bien des choses ont changé. D’aucuns semblent même croire que la lutte est finie, voire qu’elle irait trop loin de nos jours. Maintenant que l’on aurait le droit d’aimer qui l’on veut et même de se marier comme un couple « normal », de ne pas subir de discrimination en emploi, ne serait-ce pas suffisant? Demander davantage ne serait-il pas exiger trop d’une société déjà bien tolérante à l’égard des LGBTQ? La notion de fierté gaie, d’identité LGBTQ n’est-elle pas inutilement provocante, le but n’étant-il pas d’être reconnus comme « normaux » comme tout le monde? Non. Non, ce n’est pas le but. Le but est de rendre vivables des vies qui ont longtemps été conçues comme invivables, impensables, irréalistes et impossibles.

Une identité à fleur de peau

La première injustice vécue lorsque l’on ne correspond pas aux normes sociales en matière de genre (que ce soit par notre orientation sexuelle, notre habillement, nos gouts, nos intérêts) est l’impossibilité de se penser pour construire notre identité. En effet, pour paraphraser Beauvoir, on ne nait pas femme (ni homme, d’ailleurs), on le devient. L’identité n’est pas donnée d’emblée par les organes génitaux, elle se construit progressivement et continuellement à partir de symboles et de pratiques sociales. L’identité, que l’on est parfois porté à voir comme le noyau intime constituant une personne, est plutôt une construction sociale dont nous subissons l’influence, parfois la répression, voire la violence.

Évidemment, le problème n’est pas que nous ayons des repères sociaux sur les comportements corrects en société. Le problème est que ces repères soient hétéronormatifs, qu’ils érigent en norme une conception binaire et rigide de ce que c’est que d’être Homme et Femme. Cette hétéronormativité touche tous les individus, qu’ils soient homme, femme, hétéro, gay, trans, bi, queer, peu importe : elle restreint le champ de ce qu’il nous est possible d’être. Une femme qui serait surtout carriériste étonnera et fera sourciller; n’a-t-elle donc pas l’instinct maternel? Comme c’est dommage! Un homme qui désirerait rester à la maison pour prendre soin des enfants sera suspect et manquera d’ambition. Néanmoins, lorsque l’on est gay, lesbienne, bi, trans ou queer, cette hétéronormativité nous oppresse encore davantage, et peut venir à nous annihiler, encore aujourd’hui dans nos sociétés se voulant tolérantes.

C’est d’abord dans la découverte de nous-mêmes que cette hétéronormativité nous oppresse. En raison du manque de modèles et d’exemples dépassant rarement le stéréotype dans les médias, mais aussi des clichés répétés inlassablement aux enfants dès le berceau sur les garçons et les filles, une angoisse s’installe chez les enfants LGBTQ : suis-je anormal? L’amour de mes parents est-il vraiment inconditionnel? M’aimeraient-ils encore s’ils savaient? Et autour de cette angoisse — si les stéréotypes sont simplement répétés plutôt que critiqués et remis en question, si les concepts nécessaires pour se penser ne sont jamais évoqués — se dresse rapidement un abime de silence. Ce silence cause, selon l’American Psychiatry Association, une grande souffrance psychologique. À force de sentir qu’on ne correspond pas aux attentes sociales, de surveiller ce que l’on dit, sa manière de parler, de bouger, pour ne pas se trahir, on finit par vivre dans une tension constante. Certains d’entre nous n’iront pas plus loin et, épuisés de cette tension atroce, s’enlèveront la vie au fond de cet abime de silence.

Comme les autres

Pour ceux d’entre nous qui auront la chance d’avoir pu briser suffisamment ce silence assourdissant pour choisir de vivre, vient ensuite une autre forme d’oppression, plus insidieuse : la recherche de la normalité. Heureuses et heureux de pouvoir être tolérés, nous cherchons alors à ne pas avoir l’air trop lesbienne, trop gay, trop queer, ou, dieu nous en préserve, trans! Et cette fois, ce n’est pas que nous-mêmes qui nous surveillons : les Autres s’en mêlent. Que de commentaires maladroits ne pouvons-nous pas entendre! « C’est cool, toi, tsé, tu as pas l’air gay/lesbienne » est un compliment qui peut fendre le cœur, en nous rappelant que l’on nous tolère qu’à la condition d’avoir l’air normal. Nous n’osons alors pas être trop visibles, de peur d’être mis de côté dans notre cercle social, ou mal vus au travail.

Mais, au-delà des maladresses et des incompréhensions, l’hétéronormativité s’impose parfois de façon beaucoup plus violente; par les insultes, l’intimidation et le harcèlement qui visent à renforcer la norme, à exclure, à ostraciser; par le passage à tabac d’hommes gays comme rite d’initiation à certains gangs de rue, ou simplement pour le plaisir de casser du gay; par le viol correctif des lesbiennes (viens-t’en, estie de boutch, m’as te montrer ce que tu devrais aimer); par la torture et le meurtre, comme dans le cas de Matthew Shepard, 24 ans, qui a été attaché à des barbelés, puis battu, torturé et laissé pour mort pendant des heures, jusqu’à ce qu’il décède de ses blessures, seul, au milieu d’un champ, par deux jeunes hommes qui avaient prétendu le séduire pour mieux l’isoler et le « corriger » (sic).

Briller pour être libre

Pas facile de construire son identité et d’être heureuse ou heureux quand on nous dit d’être nous-mêmes (mais pas trop quand même) et que plane sur nous la menace de l’exclusion et de la violence. C’est pourquoi être simplement tolérés ne suffit pas. C’est pourquoi les droits ne suffisent pas. Si nous sommes effacés, humiliés, exclus, battus et tués parce que nous sommes lesbiennes, gays, bi, trans ou queer, ce n’est pas en étant comme tout le monde, en étant « normaux », que nous ferons notre place. Soyons fabulous, soyons queer, soyons fières et fiers. Et vous, amies et amis straight, soyez nos alliés. Aidez-nous à construire notre identité en mettant de côté la présomption d’hétérosexualité pour vos enfants, vos élèves : demandez-leur s’ils ont un chum ou une blonde, peu importe leur genre, peu importe leur âge, lorsque vient le sujet de l’amour et de la sexualité; défaites les préjugés; critiquez les propos humiliants et intolérants; rappelez qu’il y a autant de manières légitimes d’être homme et femme qu’il y a d’hommes et de femmes; brisons ensemble le mur du silence pour rendre possible à chacune et chacun de se construire sans avoir à cacher qui elle ou il est.

Brille, ma fille, mon gars, brille! Nous n’en serons que plus libres!